"La Rivista di Engramma (online)" ISSN 1826-901X

150 | ottobre 2017

9788894840261

titolo

Le message des papillons

Georges Didi-Hubermann

English abstract

Se soulever. D’abord soulever sa peur. La jeter au loin. Voire la jeter directement à la face de celui ou de ceux qui tirent leur pouvoir d’organiser nos peurs. C’est aussi soulever son désir. C’est le prendre — et avec lui son expansive joie — pour le jeter en l’air, en sorte qu’il s’étende dans l’espace que nous respirons, l’espace d’autrui, l’espace public et politique tout entier. Il y a deux images de cela — deux images concomitantes — dans l’admirable film, longtemps censuré, de Mikhaïl Kalatozov Soy Cuba. Elles font référence au soulèvement populaire, et d’abord estudiantin, qui avorta en 1956 dans les rues de Santiago de Cuba et de la Havane. La première image est celle d’un brûlot : on y voit de jeunes étudiants jeter des coktails Molotov sur l’écran de cinéma d’un drive-in où l’on projette les images officielles du dictateur Fulgencio Batista. Un ‘brûlot’, c’était autrefois un navire chargé de matières inflammables ou explosives, destiné à percuter, pour l’embraser, un bâtiment ennemi. On le dit à présent d’écrits politiques subversifs, voire de tracts appelant à la révolte.

L’autre image, justement, est celle de tracts dispersés par les mêmes étudiants révolutionnaires. Les papillons — ainsi les nomme-t-on, souvent, à raison de leur taille et à la différence des ‘placards’, par exemple — s’élèvent vers les nuages, sans que l’on sache encore si leur message va se perdre dans le vide du ciel, ou bien si leur puissance d’expansion montre là son caractère irrésistible. Les papillons de papier s’élèvent : on ne sait pas qui recevra, ici ou ailleurs, porté par le vent, leur message de soulèvement. C’est comme un moment de lyrisme extrême inclus dans la logique implacable d’une scène de violence extrême (une scène de répression policière sur le grand escalier de l’Université de La Havane, elle évoque donc irrésistiblement le grand massacre du Cuirassé Potemkine sur l’escalier Richelieu d’Odessa). Moment lyrique et moment fragile : que valent ces pauvres papillons appelant, en dernier recours, les nuages à la révolte, quand les jeunes révoltés se font eux-mêmes, juste en dessous, assassiner par la police ?

Mikhaïl Kalatozov, Soy Cuba, 1964, photogramme du film (les tracts s’élèvent dans le ciel).

Moment nécessaire, pourtant : moment du malgré tout. Les tracts que l’on voit ici s’élever vers le ciel — le contraire, donc, des tombereaux de propagande déversés sur Cuba par les avions de l’US Air Force, par exemple — seraient à l’espace politique ce que les lucioles sont à une nuit d’été ou ce que les papillons sont à un jour plein de soleil. À savoir l’indice d’un désir qui vole, qui va où il veut, qui insiste, qui persiste, qui résiste en dépit de tout. Il y a une double acception du mot tract. C’est, d’un côté, un ‘court traité’ : genre littéraire ayant donné ces opuscules ou brochures innombrables traitant, depuis le XVe siècle, de questions politiques, morales ou religieuses. C’est, d’un autre côté (et selon une acception plus récente), une simple petite feuille de propagande politique diffusée de mains en mains. Dans les deux cas survit étymologiquement le substantif latin tractatus, qui signifie l’action de traiter un sujet, de mener une délibération, une discussion ou un sermon ; mais aussi — et avant tout — l’action de toucher pour saisir, pour traîner quelque chose ou quelqu’un hors de sa place habituelle.

Spinoza a fabriqué des ‘tracts’ dans les deux sens du mot : aussi bien le considérable Tractatus theologico-politicus que le modeste placard Ultimi Barbarorum qu’il rédigea et voulut lui-même coller sur les murs de La Haye après le meurtre des républicains Jan et Cornelis de Witt en 1672 (mais son ami Van Spick le retint à bon escient, car Spinoza eût été probablement massacré à son tour).

Le texte du premier (le ‘traité’) a été pieusement imprimé, transmis de génération en génération, tandis que celui du second (le ‘tract’) n’est plus lisible depuis bien longtemps, du moins à ma connaissance. La forme tract serait-elle vouée au paradoxe d’être un écrit… mais qui ne ‘reste’ pas ? Un écrit qui ‘vole’ ou qui ‘s’envole’ à l’instar de ces paroles d’urgence que l’on jette en l’air sans penser aux conséquences, sans se préoccuper d’en faire des monuments gravés pour les temps futurs ? Les paroles s’envolent et les écrits restent, dit-on, mais les tracts ne sont, à mi-distance, que des écrits destinés, dès le départ, à s’envoler… Comme dit bien la langue allemande où le mot ‘tract’ est rendu par Flugblatt, c’est-à-dire ‘feuille volante’.

Qu’écrit-on sur un tract ? Comment écrit-on pour que l’écrit vole aussi vite vers ceux ou celles qui ne l’attendaient pas ? Mots d’ordre, sans doute. Mais il faut bien autre chose encore pour que les mots s’envolent vraiment : il faut savoir soulever la langue, donc faire œuvre — si urgente, si triviale soit-elle — de poésie. Lorsque Charles Baudelaire prit la plume, le 27 février 1848, pour la première ‘feuille volante’ du Salut public, il commença simplement, en chœur avec tous ses camarades, par un simple : “Vive la République !”. Mais presque aussitôt ses phrases voulurent creuser jusqu’au cœur de ce qu’il voyait autour de lui dans l’effervescence révolutionnaire, et qu’il nommait “La beauté du peuple” : “Un homme libre, quel qu’il soit, est plus beau que le marbre… ”. En 1871, Arthur Rimbaud écrira, dans le sillage de la Commune de Paris, des phrases certes privées — issues de ses lettres à Georges Izambard — mais très vite devenues comme les tracts par excellence de l’insoumission poétique pour les générations à venir : “La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant”.

Chris Marker, Jean-Luc Godard et Alain Resnais, Ciné-tracts, 1968. photogramme de film (manifestation de nuit).

Et Victor Hugo ? Pétitions, textes politiques, placards, prises de position, procès, exils, discours publics… Les tracts sont partout, somptueux. On pourrait même aller jusqu’à lire comme des tracts les simples titres de chapitres des Misérables : "À chasse noire meute muette" ; “Les cimetières prennent ce qu’on leur donne” ; “L’avenir [est] latent dans le peuple” ; “Secours d’en bas peut être secours d’en haut” ; “Quel horizon on voit du haut de la barricade” ; “Suprême ombre, suprême aurore”… Bien plus tard, en mars 1937, protestant de toute son énergie contre l’attaque fasciste menée par Franco sur la République espagnole, René Char publiera son Placard pour un chemin des écoliers, recueil de poèmes dont la dédicace sera imprimée sur une feuille volante vendue, pour le pavillon espagnol de l’Exposition internationale, au profit des enfants d’Espagne :

Enfants d’Espagne — ROUGES ô combien, à embuer pour toujours l’éclat de l’acier qui vous déchiquette ; — À vous. […] Enfants d’Espagne, j’ai formé ce placard alors que les yeux matinals de certains d’entre vous n’avaient encore rien appris des usages de la mort qui se coulait en eux. Pardon de vous le dédier. Avec ma dernière réserve d’espoir.

Mieux que quiconque, le poète sait ce que veut dire un papillon. Cela s’envole, mais souvent avec maladresse. Cela passe tout près de vous en battant des ailes, cela vous surprend par sa beauté. Et cela peut vous changer la vie. Cela peut très facilement tomber dans le filet des prédateurs, des flics. Cela semble ne pas savoir où aller, pourtant cela parvient à traverser toutes les frontières et à trouver des destinataires. Mais pour quel message ? Georg Büchner n’avait que vingt-et-un ans lorsqu’il fit imprimer, dans la clandestinité, son fameux tract du Messager hessois. Le message était clair : “Cette feuille veut annoncer la vérité au pays de Hesse, mais qui dit la vérité sera pendu ; il se peut même que celui qui lit la vérité soit puni par des juges parjures”. Le tract est certes une petite chose : une simple feuille de papier avec des mots écrits dessus. Mais cela peut être aussi dangereux qu’une arme. D’où les conseils de prudence que Büchner adressait d’emblée à son lecteur : cacher le tract et, cependant, tout faire pour le communiquer aux amis, etc. L’appel à la révolte que contenait ce Flugblatt de 1834 se voyait, pour finir, scandé par des appels à “lever les yeux”, à “lever les bras” et à renverser les murs des prisons pour “bâtir la demeure de la liberté” contre ce que le poète nommait déjà la “violence de la loi” policière.

En tant même que forme brève, le tract fait donc surgir, au cœur de son appel à l’action, quelque chose comme un pathos condensé : un lyrisme du geste, pourrait-on dire, mais inhérent à la décision même, politique, de se soulever. C’est ce qu’on sent déjà dans les tracts — évidemment illégaux — rédigés en 1916 par Rosa Luxemburg, où les réflexions politiques et économiques rédigées en style sévère laissaient place, comme rythmiquement, à des appels vibrants qui sont souvent tout autre chose que de simples mots d’ordre : “Cela ne peut pas être, cela ne doit pas être!”. En 1943, lorsque les jeunes étudiants Christoph Probst, Hans et Sophie Scholl lancèrent dans les couloirs de l’université de Munich leurs tracts dits de la ‘Rose blanche’, ils s’en remettaient à la sagesse philosophique que leur transmettait, dans ses cours, leur professeur Kurt Huber (qui devait être, lui aussi, exécuté au printemps 1943) : Aristote et sa critique de toute tyrannie politique, mais surtout les romantiques allemands, à commencer par Fichte (“Et tu dois te conduire / comme si de toi et de ton acte seul / dépendait le destin du peuple”), Schiller (“Tout peut être sacrifié au plus grand bien de l’État, tout, sauf ce que l’État lui-même doit servir, car il n’est jamais une fin en soi”), Novalis (“célébrer la paix”)… À commencer, bien sûr, par Goethe lui-même :

L’heure est venue où je retrouve
mes amis assemblés dans la nuit
pour le silence sans sommeil,
et le beau mot de liberté,
on le murmure, on le bredouille,
jusqu’à la nouveauté inouïe…

Ce poème de Goethe, recopié sur un tract anti-nazi de 1943, évoque à lui seul toute la situation du rédacteur de tract : le ‘papillon’ se forme dans l’ombre et, en ce sens, faire un tract apparaît comme une activité littéraire et artisanale clandestine qui n’a rien de directement ‘héroïque" ou ‘sublime", comme y insiste Inge Scholl dans son récit de La Rose blanche. Mais, une fois composé, le tract en appelle à tout l’espace : il voudra se mouvoir dans l’air, de façon à ce que l’opression ambiante laisse place à quelque chose comme l’expression d’un désir, un anticipation, un appel pour vivre à l’air libre. Or, pour cela, il faut d’abord, patiemment, recopier. Le tract de la ‘Rose blanche’, ayant recopié le poème de Goethe, se terminait donc par un appel à recopier encore : “Nous vous demandons de recopier ce tract, et de le transmettre”.  Ainsi, comme les lucioles et comme les papillons, les tracts n’auraient sens de qu’à lancer leurs multiples signaux : qu’à faire foule, fût-elle dispersée. Il faut aux tracts la condition fondamentale de leur reproduction technique.

Comment ne pas être frappé par une certaine ressemblance qui lie le poème de Goethe, recopié par Hans Scholl à Munich en 1943, avec le fameux poème Liberté composé par Paul Éluard à Paris dans la même période ? Mais comment ne pas voir, aussi, que la différence entre les deux poèmes — le ‘classique’ et le ‘moderne’ — tient dans la répétition incessante, chez Éluard, du vers “J’écris ton nom”: “Sur mes cahiers d’écolier / Sur mon pupitre et les arbres / Sur le sable sur la neige / […] Sur toutes les pages lues / Sur toutes les pages blanches / Pierre sang papier ou cendre”? Ne pourrait-on pas comprendre, dès lors, la répétition du vers “J’écris ton nom” comme une référence au geste même de celui qui, en pleine nuit clandestine, recopie ou reproduit, sur tous les supports possibles et imaginables, les tracts destinés à être dispersés au grand jour d’un pays où règne encore l’oppression ?

Or c’est justement cela qui impressionne d’abord le lecteur venu consulter, dans la Réserve des Imprimés de la Bibliothèque nationale de France, les trente-deux classeurs — énormes — où ont été recueillis plus de douze mille tracts clandestins produits et distribués en France au cours de l’Occupation nazie, ensemble mis en forme par Paul et Renée Roux-Fouillet, étudié par Anne Plassard et, désormais, rendu accessible par Pierrette Turlais dans son magnifique florilège. Toutes les techniques de reproduction, des plus professionnelles aux plus primitives, auront en effet été mises en œuvre pour la fabrication de ces tracts : la typographie au plomb ou la photogravure lorsque les tracts émanent d’organisations de presse clandestine bien équipées telles que Libération (ainsi du tract imprimé qui reprend le texte de la ‘une" publiée dans le journal du même titre en date du 1er mars 1943 : “La jeunesse française répond : Merde !”).

Lorsque la fabrication de ces tracts émane de milieux plus marginaux encore, les supports et les procédés d’impression se font plus éphémères et artisanaux : machines à écrire (avec les carbones successifs de plus en plus flous), timbres-caoutchouc (avec les frappes successives de plus en plus pâles), stencils, reproductions par duplicateurs rotatifs (Gestetner, Neostyl, Ronéo), mais aussi les pochoirs improvisés et, même, la simple écriture manuelle supposant une fastidieuse recopie. Quelqu’un, par exemple, écrit à la plume, en lettres minuscules, au revers d’un timbre-poste : “Sale Boche”. Un autre envoie des cartes postales, anonymes et furieuses, au Maréchal Pétain lui-même. Un autre utilisera comme support de son message les petites étiquettes des cahiers d’écoliers. Le 12 avril 1941, le commissaire central de la Police de Belfort envoie un courrier à son supérieur hiérarchique de la Préfecture, avec pour objet : “Papillons manuscrits trouvés sur la voie publique”. Il colle sur sa lettre neuf minuscules tracts écrits, comme par un lycéen, au crayon à papier : “Hitler au poteau”, ou bien “Victoire” avec un très grand ‘V’ majuscule. La même année sera celle de la fameuse “bataille des V”, résumée par Jean-Pierre Guéno dans la deuxième volume de son ouvrage illustré Paroles de l’ombre : partout fleurissent les ‘V’ de la victoire, y compris dans des tracts où la lettre est découpée dans du papier de couleur, comme font les enfants pour les fêtes de l’école.

Tract clandestin de la Résistance (groupe Libération de zone sud), 1943, Paris, Bibliothèque Nationale de France, Réserve des imprimés (Rés. G 1476 [III-29], f° 642) | Papillons clandestins collés sur un courrier du Commissariat central de Belfort, 1941, Paris, Bibliothèque Nationale de France, Réserve des imprimés (Rés. G 1476 [I-5], f° 12).

Quoi qu’il en soit, la consigne sera toujours la même : “Recopiez… Agissez vite… Faites circuler”. Mais que fallait-il donc recopier et faire circuler ? Qu’est-ce donc qui pouvait pousser à l’action ? Quels mots ? Quels genres de phrases (car les illustrations furent rares à cette époque) ? L’éventail des genres littéraires est considérable : il y a des mots d’ordre, bien sûr ; des appels (à commencer par celui du 18 juin maintes fois reproduit) ; des récits (de déportation, de répression, comme lorsque nous sont racontées les exécutions de Georges Politzer et de Jacques Solomon, de Gabriel Péri et de Lucien Sampaix) ; des informations (sur la législation anti-juive de Vichy, par exemple) ; des messages chiffrés avec leurs ‘alphabets" spéciaux ; des testaments (comme l’ultime lettre de Danielle Casanova)… Mais aussi des poèmes (comme cette Ballade des pendus composée à la façon de Villon et "à la mémoire des patriotes pendus à Nîmes le 2 mars 1944" par les SS), des chansons alternativement militantes (comme l’Hymne des francs-tireurs) et ironiques (comme celle intitulée Maréchal, nous voilà!). Les bibliothécaires auront même réservé une rubrique spéciale aux facéties, ballades ironiques pastichant les auteurs classiques, billets de banque détournés (Pétain étranglé par un travailleur) ou cartes de bonne année prédisant le débarquement allié… Ce à quoi les services allemands tentaient de répondre par de faux tracts communistes (effrayants) ou, tout simplement, de fausses informations.

Avec l’éventail très large des mots d’ordre va de pair l’éventail des affects — le sentiment de l’oppression, de l’urgence, la révolte, la dignité, le rejet, la colère, la haine, l’exigence, l’injonction à ne pas céder, le cri d’espoir auquel semble inhérent le désespoir même ressenti devant la situation, celle par exemple des juifs à Drancy pour qui un tract fut distribué à Paris, intitulé Atrocités nazies. On pourrait, sans peine, imaginer un montage de ces douze mille tracts d’où surgirait quelque chose comme le poème océanique des soulèvements, des révoltes éprouvées, exigées et agies contre l’oppresseur, et dont ces quelques formules, glanées presque au hasard, donnent déjà une idée :

“Debout, restez libres”
“Parisiens, dressez-vous”
“Debout contre Hitler”
“Tous, debout, en avant!”
“On nous étouffe”
“Manifestez devant les mairies”
“Manifestez en masse contre la déportation”
“La désobéissance est le plus sage des devoirs”
"À bas l’antisémitisme! Pas de racisme au Quartier latin!"
“Exigez la suppression immédiate de l’étoile jaune”
“Sabotage — Résistance — Grève”
“Camarades, sabotez la machine de guerre allemande”
“Faussez les listes, détruisez les dossiers, égarez les ordres”
“Mineurs de France, pour le 1er mai faites grève”
“Jeunes, planquez-vous : résistez!”
“Pour la lutte armée!”
“Nous voulons des pommes de terre”
“Du pain, du pain! Allons à la mairie!”
“Libérez les prisons”
“Vive l’Armée rouge!”
“Ils ont assassiné Gabriel Péri”
“Commémorons nos morts”
“Et la vengeance est là qui brûle déjà”
“Il n’y a pas d’action insignifiante”
“Répétez-le autour de vous”

Et c’est ainsi qu’avec chaque papillon, si modeste soit-il, s’éprouve concrètement la ‘nouveauté inouïe’ du mot liberté telle qu’en parlait déjà le poème de Goethe recopié sur les tracts de la Rose blanche. Or, cette nouveauté ou singularité est de geste autant que d’action. Elle est de geste comme fut ce bras levé dessiné par Courbet puis gravé en frontispice au Salut public lors de la révolution de 1848 : elle est lyrique, elle appelle une poésie accordée à cette “beauté de l’homme libre” que chanta Baudelaire sur la même feuille volante. Mais elle est aussi d’action : c’est-à-dire concrète, technique, précise (tout comme on le voit, par exemple, à travers les actes de cet homme qui s’évade, dans le film de Robert Bresson Un condamné à mort s’est échappé). Ici, la précision et la technique sont une question de vie ou de mort, et c’est pourquoi les tracts ‘concrets’, ‘terre à terre’, sont parmi les plus émouvants qui soient, dont témoignent les recettes pour fabriquer de l’explosif ou de la ‘pâte à polycopier’, les listes d’agents doubles, l’indication des ondes de fréquence radio. Ou encore ce tract intitulé Indications à donner aux hommes qui veulent prendre le maquis :

[…] Effets et objets à emporter : 2 chemises, 2 caleçons, 2 paires de chaussettes de laine, 1 tricot, 1 cache-nez, 1 pull-over, 1 couverture de laine, 1 paire de chaussures de rechange, des lacets, fil, aiguilles, boutons de culottes, épingles de sûreté, savon, gourde, gamelle, couteau, cuillère, fourchette, quart, lampe de poche, boussole, arme si possible, éventuellement sac de couchage. Emporter sur soi un costume chaud, un béret, un imperméable, une bonne paire de chaussures cloutées.
[…] Venir avec un état-civil même faux, mais parfaitement en règle avec carte de travail pour franchir les barrages, être muni en outre des cartes de ravitaillement et feuilles de tickets. Ces dernières sont indispensables pour faciliter l’approvisionnement.

Images clandestines de la Résistance (réseau Buckmaster) déplié, 1942. Paris, collection particulière.

Il y a donc bien des manières de concevoir, d’écrire, de fabriquer et de recevoir des tracts. Il y en a au moins autant d’espèces que d’espèces de papillons. Comme les papillons, en effet, les tracts sont doubles, duplices, efficaces pour cela : ils sont fragiles et résistants à la fois, poétiques et stratégiques, faits d’ombres et de lumières, de gestes et d’actions, désespérés et pleins de cette puissance qui se nomme soulèvement. Sont-ce des textes d’abord ? Oui, puisqu’ils ont à charge de transmettre de très importants messages. Sont-ce des images d’abord ? Oui, puisqu’ils ressemblent aux papillons jusqu’à savoir, comme eux, modestement, apparaître et disparaître aussi bien. Ils battent de l’aile et s’élèvent dans l’air. Leur symétrie — comme sur les ailes du papillon adulte que l’on nomme imago — cache souvent une énigme en même temps qu’elle délivre sa beauté. On plie un tract pour en dissimuler le message et pour qu’il vole mieux dans le vent. Ou bien on le plie pour le révéler, comme dans ce tract que j’eus en main autrefois et que je n’ai pas retrouvé dans les volumes de la Bibliothèque Nationale de France. Écrit en lettres capitales, il délivrait un éloge explicite à Hitler et à Pétain :

AIMONS ET ADMIRONS LE CHANCELIER HITLER
L'ÉTERNELLE ANGLETERRE EST INDIGNE DE VIVRE
MAUDISSONS ET ÉCRASONS LE PEUPLE D'OUTREMER
LE NAZI SUR LA TERRE SERA SEUL A SURVIVRE
SOIT DONC LE SOUTIEN DU FÜHRER ALLEMAND
DES BOYS NAVIGATEURS FINIRA L'ODYSSÉE
A EUX SEULS APPARTIENT UN JUSTE CHÂTIMENT
LA PALME DU VAINQUEUR ATTEND LA CROIX GAMMÉE.

Mais il suffisait de plier le papillon par le milieu — comme il se doit de tout papillon qui se respecte — et d’utiliser les ressources poétiques du vers alexandrin coupé à l’hémistiche pour obtenir, d’un coup, deux tracts de la Résistance :

AIMONS ET ADMIRONS
L'ÉTERNELLE ANGLETERRE
MAUDISSONS ET ÉCRASONS
LE NAZI SUR LA TERRE
SOIT DONC LE SOUTIEN
DES BOYS NAVIGATEURS
A EUX SEULS APPARTIENT
LA PALME DU VAINQUEUR

LE CHANCELIER HITLER
EST INDIGNE DE VIVRE
LE PEUPLE D'OUTREMER
SERA SEUL A SURVIVRE
DU FÜHRER ALLEMAND
FINIRA L'ODYSSÉE
UN JUSTE CHÂTIMENT
ATTEND LA CROIX GAMMÉE

Chris Marker, Jean-Luc Godard et Alain Resnais, Ciné-tracts, photogramme du film (barricade de pavés, 1968.

Textes cités

English abstract

Leaflets and butterflies rise towards the clouds, without it yet being known whether their message will be lost in the emptiness of the sky, or whether it will be there that their overwhelming power of expansion will be made manifest. Leaflets in the political arena are like fireflies on a summer night or butterflies on a bright sunny day. On the one hand, they are short treatises, a literary genre that since the 15th century has given rise to numberless pamphlets, raising political, moral or religious issues, and on the other simple sheets of political propaganda disseminated by hand. In both cases, the phenomenon survives etymologically in the Latin word tractatus, which means the action of handling a subject, but also – and above all – the action of touching, grabbing, or dragging something or someone out of its or his usual place.

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